Traduct-erreur

On recense près de 7000 langues vivantes dans le monde : 6% d’entre elles sont parlées par 94% de la population. Attention spoiler : la langue Akha ne fait pas partie de ces 6%…

Objectifs, laissez-moi vous présenter mon amie Réalité

En route pour Muang Sing

En nous rendant à Muang Sing, dans la province de Luang Namtha, nous voulions visiter un ou plusieurs villages Akha pour y rencontrer des femmes disposées à nous parler de leurs traditions… Un objectif qui restera inachevé, mais qui nous a permis de partager avec vous le témoignage de Khamkeo et Phor Ya dans notre vidéo Letters from the elders.

Bien sûr, nous avons fait beaucoup d’erreurs en chemin -et appris beaucoup en retour ! Et si on se faisait un bon vieux petit retour d’expérience ?

Erreur #1 : manque de temps

Pour diverses raisons nous disposions de seulement 4 jours à Luang Namtha. Avec 2 heures de trajet pour Muang Sing et la nécessité d’attraper un bus pour Luang Prabang le dernier jour cela nous laissait seulement 2 à 3 nuits à Muang Sing : trop court… et aucune organisation n’était possible à distance, il fallait être sur place.

Erreur #2 : manque d’information

Après une expérience compliquée au Kyrgyzstan, nous savions qu’il serait impossible de dégoter un interprète bilingue akha-anglais.

Mais vu le nombre de villages Akha présents autour de Muang Sing nous pensions au moins trouver une personne parlant la langue et ayant par ailleurs de vagues notions d’anglais. On pourrait toujours compléter avec Google Traduction Lao sur nos téléphones pour préciser nos questions.

Mais même ça, c’était trop espérer. Les Akha quittent bien leurs villages pour étudier ou travailler mais ils émigrent vers les grandes villes, pas les petites bourgades comme Muang Sing -d’ailleurs plutôt en passe de devenir une concession chinoise sous l’afflux massif de travailleurs depuis la frontière toute proche.

Les champs chinois de bananes à Muang Sing

Malgré la proximité de Muang Sing, nous y avons donc fait chou blanc. Comme on nous l’a dit en ville, certains Akha dans les villages parlent néanmoins Lao, et c’est ce qui nous a sauvés… Du moins le pensions nous.

En effet chaque région possède son propre dialecte du Lao, et une personne vivant à Vientiane ne comprendra pas nécessairement tout ce que dit un habitant de Luang Namtha. Vous vous doutez que c’est encore plus compliqué pour un Akha dont ce n’est pas la langue maternelle…

Erreur #3 : manque de professionnalisme

C’est celle qui nous coûtera le plus. Nous ne sommes pas (encore !) des professionnels du documentaire et ne disposons ni des contacts ni des fonds pour embaucher des interprètes de métier… Nous sommes donc partis visiter les villages avec un guide touristique, sachant que nous aurions de toutes façons besoin de passer une journée avec un traducteur sérieux après le tournage pour légender correctement la totalité de l’interview.

Payé 100 000 kip pour la journée (la moitié de notre budget interprète), le travail de notre guide consiste habituellement à trimballer des touristes vers quelques villages, puis à leur montrer quelques monuments et points de vue dans le coin avant de revenir déjeuner en ville -et c’est tout.

Les enfants sont presque toujours contents de voir des étrangers, ici dans un autre village Akha près de Muang Sing

Notre guide parle quelques mots d’anglais, mais il est évident qu’il se contente surtout de réciter son laïus. Nous lui avons longuement expliqué ce que nous attendions de lui ce jour-là : traduire nos questions, puis attendre que la personne ait fini de parler avant de traduire la réponse.

Surtout, ne pas intervenir ou émettre de son pendant que l’interviewé parle. Plein de bonne volonté, son mutisme fut exemplaire lors de l’interview de Phor Ya. La traduction en revanche était plutôt fantaisiste : il nous expliqua ainsi que le père de Phor Ya était mort quand il avait 10 ans, une information dont nous n’avons pas trouvé trace lors de la traduction ultérieure…

Phor Ya pose avec le turban en soie noire de son grand-père

C’est en cours de journée que cela s’est corsé : toutes les femmes étant aux champs, nous avons visité 4 ou 5 villages sans trouver d’interlocutrice. Celles qui restaient -les aînées étaient trop timides pour accepter de passer devant la caméra.

Notre guide avait faim -nous aussi, l’heure du déjeuner était passée depuis longtemps mais nous savions que nous n’aurions pas d’autre chance et avons insisté pour continuer. Sa bonne volonté s’émoussait visiblement.

Le sourire serein de Khamkeo

Après de nombreux refus, nous avons fini par rencontrer Khamkeo qui accepta avec plaisir de nous parler. Le guide vit sa chance de terminer la journée et ramener ces touristes indociles en ville pour qu’ils lui payent enfin un repas.

À ce moment, sa volonté de bien faire s’était complètement envolée et il ne lui restait que l’envie d’en finir le plus possible. Cela signifiait dire à ces touristes ce qu’ils avaient envie d’entendre, peu importe ce que la personne racontait vraiment. Voici quelques extraits de la traduction finale :

Nous : “Est-elle Akha ?”
Le guide : “Oui oui, Akha.”
Khamkeo, un peu plus tard : “Nous autres Leu avons des maisons similaires aux Lao.”

Car Khamkeo appartient à l’ethnie Tai Leu, un groupe entièrement différent des Akha.

Nous : “Avez-vous encore votre coiffe traditionnelle du mariage ?”
Le guide, à Khamkeo : “Et sinon vous plantez du caoutchouc ?”
Kamkheo, étonnée : “Non… on plantait du coton avant…”
Le guide, à nous : “Non, elle ne l’a plus elle l’a donnée à sa fille qui est partie vivre à Vientiane.”

Bref, vous voyez le topo.

Nos chances

Une femme Akha qui a refusé de parler à la caméra…

Cela aurait pu être un fiasco total, mais on ne peut pas manquer de chance en permanence, et la roue a fini par tourner.

D’abord, nous avons eu la chance en cherchant un traducteur à Luang Prabang de rencontrer Ka. Ka est vidéaste, il parle couramment anglais et il a accepté de nous aider même si nous ne pouvions lui payer son tarif horaire habituel. L’interview de Khamkeo fut facile à traduire -mais que de déconvenues en découvrant les histoires fabriquées par le guide ! Par contre Ka se trouva dépassé lorsque nous avons abordé l’interview de Phor Ya.

Trop de mots Akha s’y étaient glissés -d’où les erreurs de traductions de notre guide. Heureusement Ka avait un ami Akha en ville, qui accepta de se déplacer le lendemain, un dimanche, pour nous permettre de compléter la traduction.

Les deux interviews ensemble ont demandé près de 7 heures de travail pour la traduction, et nous sommes extrêmement reconnaissants à Ka et Kamphone de leur aide précieuse.

Notre second coup de chance fut de découvrir tout ce que Phor Ya et Khamkeo nous avait raconté quand nous avions posé des questions ouvertes sur leur vie (dans le cas de Phor Ya, il a commencé par nous parler sans s’arrêter pendant près de 4 minutes avant même la première question).

Nous avons découvert que ces aînés assisté à des transformations radicales dans leurs sociétés et modes de vie. Nous avons décidé de réorienter la vidéo autour de ce sujet, en gardant quelques phrases concernant les costumes traditionnels dont l’usage se perd de nos jours.

Finalement Letters from the elders ne correspond pas à notre ambition initiale, mais les témoignages n’en sont que plus authentiques.


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